J’ai lu « Lettres à l’Église » de Francis Chan

Francis Chan est devenu célèbre, en partie grâce à ses sorties littéraires « dérangeantes ». Moi, je n’avais jamais autant aimé un de ses livres que celui-ci. Voilà pourquoi.

Ce billet compile ce qu’il reste, deux mois plus tard, de riches pensées glanées pendant ma lecture personnelle. Il viendra, je l’espère, enrichir ce qui s’en dit sur la blogosphère chrétienne.

2 mises en garde

Fidèle à lui-même, l’auteur commence fort. Par le biais de son expérience personnelle, il met à jour 2 écueils états-uniens qui pourraient bien migrer, si ce n’est déjà fait, sur notre vieux continent: (1)le mythe de l’implantation de nouvelles Églises et (2)la starification des leaders chrétiens.

Francis Chan est le pur produit du premier écueil. À 26 ans et suite à des moments difficiles dans leur assemblée, lui et sa femme se sont tournés vers ce qui semblait être, à l’époque, la solution aux conflits dans les assemblées: l’implantation d’une nouvelle Église! Aujourd’hui encore, ils pensent qu’une plus grande spontanéité laisse plus de place pour Dieu. Mais la réalité nous rattrape: les Églises que nous implantons finissent par nous ressembler, avec nos belles réformes mais aussi nos gros défauts. L’implantation n’est pas la bonne solution à nos frustrations ecclésiales. D’autant moins que les implanteurs sont jeunes. Et c’est le 2e écueil à éviter. Sous la pression, certains leaders finissent hors-course. De plus en plus jeunes, ils écrivent des livres, proposent des séminaires, sont invités tous azimuts, tiennent des réseaux sociaux… Qu’arrivera-t-il dans quelques années, lorsqu’ils penseront comme Chan: « Aujourd’hui nous comprenons mieux l’Écriture et le plan de Dieu » (p.23). Jeunes leaders, laissons de côté les attentes qu’on tente de faire peser sur nos épaules, cultivons l’humilité et laissons le temps au Seigneur de nous apprendre ce qui nous fait gravement défaut avant de vouloir bénir le monde entier de notre voix!

Les bienfaits de ce livre

Réduire Lettres à l’Église à ces 2 dangers serait réducteur. Sa lecture m’a aussi boosté dans au moins trois domaines de ma vie de chrétien et de pasteur. Parce qu’une saine insatisfaction, une énergie pastorale et un amour pour l’Église se dégagent du message de F. Chan.

Saine insatisfaction dans la vie chrétienne

Cela a toujours été le cas, Chan a le mérite de ne pas se prélasser dans l’oeuvre accomplie par le Seigneur dans sa vie. Il en veut toujours plus. Il veut progresser, selon le terme employé par Paul notamment à l’adresse des Thessaloniciens. Il aborde des sujets comme l’amour fraternel (notre amour mutuel n’a rien de surnaturel) et ose la dénonciation bienfaisante du consumérisme ecclésial, le fait de juste venir s’asseoir. Francis Chan cite l’Écriture et démonte le mythe du Dieu satisfait par notre présence au culte. Et même si, à mon goût, il fait état d’une pratique cultuelle vétérotestamentaire où la louange à Dieu dure des heures, un pas indiscutable est fait. Il est bon de comprendre que se rendre facultativement à l’Église une fois par semaine pendant une heure ne fait pas de moi un membre (pas plus qu’une cérémonie d’ailleurs). Chan nous sensibilise au tragique de cette discussion:

– À La Source, ils ont un groupe musical du tonnerre, et j’aime bien leur programme pour les enfants.

– Super ! Je pourrai venir dimanche prochain? Je suis un peu déçu de mon Église…

– Bien sûr ! Mais je n’y serai pas : Mathieu a entraînement de foot. Si tu veux, on y va ensemble le dimanche suivant?

– Ça marche! Au fait, est-ce qu’il y a un groupe de célibataires ? »

Énergie et mission pastorale

La lutte contre le consumérisme qui affaiblit l’Église et freine la progression de l’Évangile – en plus de la croissance des chrétiens – pourra passer, d’après Chan, par le fait de laisser partir certains chrétiens, voire même demander à d’autres de s’en aller. Ainsi, les branches qui ne portent pas de fruits ne gaspillent pas toute la sève vivifiante de l’arbre (il est beaucoup plus important d’avoir de meilleurs chrétiens que des chrétiens plus nombreux » (p.100)). Ce sujet, que Chan a osé aborder, a renouvelé mon zèle pour la mission pastorale.
Les premiers qui devraient partir, ce sont les leaders qui ne font pas le poids et que Chan invite à démissionner. J’ai aimé cet avertissement. Tour-à-tour, en lisant Lettres à l’Église, vous vous questionnerez : mon salaire de ministre peut-il entrer en conflit avec ma mission? Est-ce que j’essaie de plaire aux gens? Ai-je enseigné pour éviter la critique? Suis-je cupide? Est-ce que je me compare? Est-ce que je mène une vie qui vaut la peine d’être reproduite? Suis-je naturellement considéré comme quelqu’un à suivre? Suis-je connu pour être un parent formidable? Est-ce que je pratique la vraie religion, m’occupe des veuves et des orphelins?

Amour pour l’Église

Ce qui ne peut pas passer inaperçu à la lecture de ce livre, c’est l’amour de l’auteur pour Jésus et son Église. Un amour qui ne se limite pas à un vague désir de voir l’Église sans tous ses artifices technologiques sonores et visuels. Un amour qui ose aller au coeur de sujets plus profonds :

Nous avons organisé nos Églises modernes selon le principe que Dieu agit au moyen de quelques personnes douées, imposantes et fortunées. Et nous offrons à toutes les autres des sièges confortables sur lesquels elles peuvent recevoir les bénédictions que Dieu répand à travers ces leaders et ces gens influents.  (p.165)

J’ai aimé une bonne partie de l’ecclésiologie de Chan dans ce livre, mais surtout sa manière de la transmettre. On sent sa passion.

Chapitre préféré?

Si j’avais un chapitre préféré, ce serait peut être Crucifié, parce que c’est le chapitre qui lance le défi de la vie chrétienne. Un appel biblique à être crucifié avec Christ. Suivre Jésus n’aura pas pour effet premier de mettre fin à tous nos soucis; cela nous coûtera tout (p.134). Il est bon de (se) le rappeler.

Les lacunes de ce livre

Même si pas mal des réflexions et constats de ce livre m’ont donné du grain à moudre personnellement, j’aimerais aussi relever trois lacunes pour finir. J’ai choisi ces trois-là parce qu’elle peuvent nous intéresser dans notre contexte.

Ethnocentrisme

J’ai trouvé l’ethnocentrisme un peu lourd. Non pas que Chan défende sa culture, loin de là; il adopte une posture missionnaire transculturelle peu convaincante. À plusieurs reprises, il prend pour exemple ce qu’il se passe à l’étranger pour en faire une application générale (À l’étranger, j’avais eu un aperçu de ce que l’Église pouvait être (p.21)) et cite les chrétiens d’Irak (p.136) ou des pasteurs indiens (p.118); il intitule même un paragraphe Leçons d’Afrique (p.162). Sa logique (détaillée p.168) n’apparaît pas implacable. Chan aurait sans doute mieux fait d’étayer son argumentaire de citations de l’Écriture plutôt que de retours d’expériences vécues à l’étranger. Ce n’est pas parce qu’une autre culture croit ou pratique différemment qu’elle a raison. L’Évangile transcende les cultures, les cultures ecclésiales d’Afrique et d’Asie ne font pas exception.

Problème de style littéraire

Même problème avec sa lecture des Actes qu’il a tendance à utiliser comme un traité dogmatique (Ac 2.42ss) dans ses parties narratives. J’ai l’habitude de dire à ceux qui, comme lui, élèvent l’Église primitive en exemple suprême qu’il faut la définir. Quelle est l’Église primitive des Actes à laquelle nous nous référons? Est-ce celle qui met tout en commun et se rend au Temple dans Actes 2? Ou celle qui se structure et en choisit sept pour servir aux tables au chapitre 6? À moins que ce ne soit celle qui est dispersée et progresse malgré elle vers la Samarie en Actes 8, ou l’Église missionnaire d’Actes 13, ou encore l’Église « centralisée » de Actes 15…? Dans tous les cas, j’ai du mal à croire, étant donné son expansion, que le Seigneur veuille que nous en appelions à l’Église primitive. Il veut plutôt certainement que l’Évangile progresse.

Risques réels, mais bien balisés

J’en viens à la mauvaise réputation de ce livre. Lettres à l’Église a la réputation de saper la confiance des lecteurs dans l’Église. C’est avec cet a priori que j’ai entamé ma lecture un peu avant l’été. À ma grande surprise, Francis Chan consacre de longs passages de son livre à avertir ceux qui seraient tentés de quitter leur assemblée plutôt que de participer à sa croissance. On trouve une pléthore d’avertissements : Je n’approuve pas leur démission (…) j’espère encourager ceux qui ont quitté leurs églises à y retourner (p.25);

L’une des pires choses qui pourrait arriver serait que des personnes en colère se servent de mes propos pour les brandir fièrement contre le leadership de leur Église. Il y a déjà suffisamment de division et d’arrogance dans l’Église. Je suis persuadé qu’il existe un moyen de faire preuve de bonté et de grâce les uns envers les autres, Sans pour autant renier nos convictions. (…) À ceux qui n’exercent pas une responsabilité dans l’Église, sachez que nous vivons une époque où diriger est difficile.

Depuis l’évocation de la souffrance confiante de David sous la direction d’un mauvais roi comme Saül, jusqu’à l’épilogue qui leur est directement adressé, je ne pense pas que ce livre puisse être accusé de donner du crédit à ceux qui critiqueraient l’Église et ses leaders. Au contraire, ils sont bien mis en garde.

Ne lisez jamais un livre sans sens critique soumis à l’Écriture

C’est mon humble avis. Que je conclurai en rappelant que nous sommes appelés à lire n’importe quel ouvrage de manière critique (1Jn4). Et ce qui est plus encore appréciable, c’est de pouvoir discuter avec un autre chrétien de son avis sur tel sujet ou tel livre. Nous avons la possibilité de le faire dans les commentaires, mais aussi avec les chrétiens en chair et en os que le Seigneur lui-même a placés à nos côtés pour que nous participions à leur croissance et eux à la nôtre. Profitons-en!

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Franck Godin

Disciple de Jésus, Franck le sert à l'Église Protestante Les Deux Rives, à Toulouse. Il est marié à Flavie, ils ont 5 enfants.

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